" Les Effrontées "
Elles sont styliste de mode, architecte, aviatrice, physicienne, géologue, avocate, footballeuse, actrice, peintre, sculptrice ou écrivaine. Elles s’appellent Coco Chanel, Gae Aulenti, Amelia Earhart, Marie Curie, Florence Bascom, Gisèle Halimi, Ada Hegerberg, Hedy Lamarr, Pauline Boty, Camille Claudel et Daphnee du Maurier... Ce sont Les Effrontées, des portraits de femmes d’exception qui se sont inscrites dans leur temps par leur travail et leur vision du monde, chacune dans sa spécialité. Certaines sont devenues mondialement célèbres, d’autres ont été en partie occultées par leurs homologues masculins, d’autres enfin ont fait l’objet d’un oubli progressif. Mais les choses sont en train de changer et c’est sous la forme d’un « autre » récit qu’Agnès Jennepin a conçu ces portraits. Les Effrontées sont autant d’hommages d’une femme à d’autres femmes placés sous le signe de la dualité : en noir et blanc mais aussi en couleur, à la fois figuratifs et abstraits, entre dessin et peinture, entre apparition et disparition.

Pour comprendre la démarche de l’artiste, il est important de préciser que le point de départ de ces portraits de femmes est, sauf exception, la photographie. Il arrive qu’elle ait recours à l’imaginaire pour certains portraits de femmes comme celui de Peseshet, femme médecin ayant vécu en Égypte antique sous la IVᵉ dynastie et qui est, à ce jour, la première doctoresse connue dans l’histoire de l’humanité.

Dans ses portraits, elle reprend l’immédiateté du rendu photographique dans le sens où ses visages sont traités en noir et blanc et où leur rendu lisse possède cette dimension de trace et, tout à la fois, de perte propre à la technique de la photographie. Le remarquable portrait intitulé Coco est particulièrement métaphorique à cet égard : il donne à voir une Gabrielle Chanel mélancolique, perdue dans ses pensées, presque hors d’atteinte comme le sont les souvenirs enregistrés dans de vieux clichés.

Le processus adopté participe pleinement de cette esthétique de la disparition puisque l’artiste procède par un travail de soustraction de la matière à l’inverse de la technique de la peinture qui consiste à rajouter des couches. Dans un premier temps, Agnès Jennepin recouvre entièrement son support de papier d’encre de Chine, puis, dans un second temps, elle efface à l’aide d’un détergent le surplus d’encre dans le but de faire apparaître les figures. C’est ainsi que surgit du fond noir Polaire. Il est intéressant de souligner que cette opération d’effacement chimique est réalisée à la javel, produit domestique par excellence. En rendant visibles ces vie féminines avec un produit ménager, l’artiste pointe l’invisible travail des femmes au foyer mais elle opère également un tour de force puisqu’elle fait remonter à la surface du papier ces identités féminines qu’elle soustrait à l’oubli. Le visage de Pauline Boty, seule artiste pop du groupe britannique, morte à 28 ans d’un cancer et oubliée des récits de l’histoire de l’art pendant 30 ans, surgit du fond dans un sfumato à la poudre de quartz qui donne une brillance presque cosmétique à ses cheveux et à son visage candide.

Quant au visage à la fois affirmé et silencieux de l’architecte italienne du Musée d’Orsay Gae Aulenti il pourrait à tout moment être absorbé par l’ombre du fond. Cette subtile dissolution de la frontière entre fond et forme esquissée par Agnès Jennepin n’est pas sans rapport avec le processus de révélation de la photographie. La différence étant que le travail de l’artiste apparaît progressivement et que tout cliché photographique est voué à s’effacer avec le temps.

On note que l’artiste prend parfois des distances avec la photographie et que pendant la réalisation, elle peut transformer certains traits en fonction de la perception qu’elle a de la femme qu’elle représente. D’une certaine manière, Agnès Jennepin s’approprie le vécu et la personnalité de l’héroïne peinte. Ainsi, le visage de Camille Claudel est-il allongé et la fixité de son regard intériorisé accentuée, évoquant son internement et la malnutrition.

Dans tout ce camaïeu de gris, Agnès Jennepin introduit de la couleur en appliquant, au niveau des vêtements de ses personnages, un collage de papier Wenzhou sur lequel elle travaille le motif. Les éléments décoratifs constituent ici un joyeux pattern abstrait qui contraste avec le traitement figuratif plus sobre des visages. Ils sont aussi le prétexte d’un jeu fait d’indices qui visent à faire deviner, en le caractérisant, le personnage peint. Les dessins en forme de petits nuages stylisés qui figurent sur le chemisier de la toute jeune Marguerite Duras ont un parfum d’Asie qui n’est pas étranger à son parcours. Par ailleurs, l’utilisation du collage qui possède une légère épaisseur et une discontinuité plastique s’oppose à ces visages fantomatiques impalpables comme pour rappeler que le vêtement a une pérennité que le corps n’a point.

De cette galerie de personnages féminins désireux de produire, de conceptualiser, d’interagir avec le réel au même titre que les hommes, on retient que l’artiste a choisi de réduire les titres aux prénoms des femmes représentées, ce qui participe à ce jeu de devinette.

Catherine Macchi février 2020   (Historienne de l'art, critique d'art)


 « Les Effrontées »
Galerie Depardieu, Nice
Le regard s'est emparé du noir et blanc du visage Son socle sera celui de la couleur du vêtement à laquelle il lui sera à jamais étranger. Un corsage joyeux pour exprimer les palpitations et les rituels d'un monde auquel elle est étrangère. Car ce regard, dans sa fixité intense, est figé sur lui-même comme se mirant ou se heurtant à une paroi de glace. Si Narcisse se contemple, au contraire « l'effrontée » incarne cette tension comme un désir impérieux de percer cette bulle d'opacité qui l'exclut d'un monde auquel elle se confronte pourtant dans l'orgueil de ce clair obscur grisâtre. Vie et mort se confondent quand elles apparaissent sans objet : La fixité d'un regard méprise le fil du temps, son royaume est l'éternité. De même que l'espace lui est indifférent. Le regard ne cible rien d'autre qu'un point indéfini :L'infini ?
La force des portraits d'Agnès Jennepin c'est d'arracher le portrait à toute psychologie, de l'extraire de son histoire et à toute temporalité pour converger sur les racines du désir. Une métaphysique du corps s'ébauche ici dans le défi d'un regard, dans cette solitude glorieuse et la certitude d'être. Mais comment être quand le monde se dérobe à soi ? Ou bien est-il si vide qu'il faut briser son écorce de verre et peut-être alors s'ouvrira-t-il au-delà des apparences.
Car c'est aussi de peinture que parle Agnès Jennepin : Aux apparences, elle oppose le gouffre d'un regard, sa force nocturne qui s'impose au nôtre. Dans ce face à face, que voyons-nous si ce n'est cette même puissance de la peinture pour dire ce que nous sommes et l'énergie de tous ces rêves muets qui ne cessent d'ensemencer nos vies?

Michel Gathier


" Les Effrontées "
Elles sont styliste de mode, architecte, aviatrice, physicienne, géologue, avocate, footballeuse, actrice, peintre, sculptrice ou écrivaine. Elles s'appellent Coco Chanel, Gae Aulenti, Amelia Earhart, Marie Curie, Florence Bascom, Gisèle Halimi, Ada Hegerberg, Hedy Lamarr, Pauline Boty, Camille Claudel et Daphnee du Maurier… Ce sont Les Effrontées, des portraits de femmes d'exception qui se sont inscrites dans leur temps par leur travail et leur vision du monde, chacune dans sa spécialité.

Revue Connaissance des arts  Juin 2020


“Les Effrontées”, jusqu’au 1 août 2020 à la Galerie Depardieu, Nice
Elles s’appellent Charlotte, Marguerite, Françoise ou Coco. Elles faillirent se fondre  dans le décor*, s’effacer d’une histoire culturelle commodément dominée par les hommes. Un effacement volontaire, progressif et inexorable mais néanmoins réversible par la force de la volonté… La preuve, images à l’appui, à la Galerie Depardieu, Nice, jusqu’au 1 août 2020.

Par un prodigieux tour de force plastique, Agnès Jennepin, artiste et femme de science, déterre la mémoire d’un parterre de femmes d’exception — scientifiques, artistes, juristes, écrivaines, sportives… — ensevelies au fin fond d’une archéologie sélective. Elle emploie précisément un processus d’effacement pour faire voir la présence de ses affranchies. Un geste fort et symbolique qui vient nourrir le programme iconographique. Effacer pour faire surgir celles qui risquaient de gésir sous les suies de l’oubli, telle une sculptrice qui taille à même la matière pour en faire émerger les figures emprisonnées…

De modestes icônes, mais icônes tout de même, certaines ont le regard empathique et d’autres des yeux perçants d’un admirable éclat.

Ce sont des « Effrontées ». Agnès Jennepin les fait apparaître sur ses supports papier, recouverts au préalable de couleur de suie. Elle imprègne d’abord sa surface peinte d’encre de chine d’un gris vénéneux, organique, mat, comme l’âme noire des vandales d’icônes. Elle applique ensuite un procédé élaboré à base d’eau de javel, un produit choisi non par hasard, pour faire monter à la surface ces femmes discrètes englouties dans d’épaisses couches de négligence, des siècles d’iconoclasme méthodique et programmé. L’eau de javel, ce « compagnon » des femmes au foyer, efface petit à petit la noirceur de l’oubli pour faire réapparaître comme par miracle des visages. On songe au saint suaire… Le noir s’efface progressivement pour faire place au blanc qui se célèbre en mille nuances. La remémoration. La reconnaissance. Enfin.

Des femmes tutélaires qui occupent le panthéon personnel de la plasticienne sortent ainsi des limbes. Non sanctifiées, encore moins « starifiées », ce sont des femmes ordinaires ayant accompli l’extraordinaire mais n’ayant jamais eu la juste reconnaissance pour leurs accomplissements qui ont aussi façonné notre Histoire…

Le noir s’efface progressivement pour faire place au blanc qui se célèbre en mille nuances. La remémoration. La reconnaissance. Enfin.

De modestes icônes, mais icônes tout de même, certaines ont le regard empathique et d’autres des yeux perçants d’un admirable éclat. Comme une invitation à sonder encore plus loin, encore plus en profondeur, les traces reconstituées des âmes, sauvées in extremis de l’oubli. Certaines d’entre elles vous dévisagent d’un œil presque défiant, comme cette figure fictive, la seule de ce genre. La mèche de cheveux sur le front, la bouche entrouverte au souffle coupé, la jeune femme déterminée incarnant la lutte pacifique, à la fois sainte patronne et femme soldat habillée en tenue camouflage, est une allégorie synthétisant le libre arbitre de toutes ces femmes puissantes. Une exposition nécessaire doublée d’une réelle inventivité plastique.

 Janaka Samarakoon pour artWorks!   15/07/2020